Pont du Gard et Patrimoine

Lettre au librator inconnu

Promenade dans les bois de Remoulins
vendredi 19 décembre 2008 par Pierre Babonneau

Combe En cheminant en ce doux matin de printemps, parmi les taches roses des cistes cotonneux, les blanches phalangères à fleurs de lis, les jaunes euphorbes toxiques, dans le parfum épicé du thym en fleur ici et là dans l’odeur grisante du cade, c’est à toi, Librator, que curieusement je pense. A travers combes presque secrètes, rocailleuses arrêtes à gravir pour jouir d’un panorama superbe à 180°, vallons tapissés de chênes verts et d’arbousiers, c’est toi, Librator inconnu, qui mobilise ma pensée.

Qui étais-tu donc, génial concepteur-réalisateur de l’aqueduc de Nîmes ? Par dessus les temps c’est à toi que je m’adresse ! L’Histoire n’a pas été juste à ton égard. Mais d’ailleurs l’est-elle souvent ? Pourquoi ne nous a-t-elle pas conservé ton nom ? Toi, l’auteur d’un ouvrage aussi magistral de bientôt 2000 ans.

En essayant de mettre respectueusement mes pas dans les tiens le long de cette partie récemment dégagée et redécouverte de ton formidable aqueduc, c’est ici dans les bois de Remoulins, que j’ai encore mieux mesuré ta performance.

Vous les Romains, enfants de cette minuscule république latine, vous alliez devenir en quelques centaines d’années, au delà de votre maîtrise militaire, du mur d’Hadrien en Ecosse jusqu’à la première cataracte du Nil et de la côte atlantique du Maroc jusqu’au Golfe Persique, les géniteurs d’une civilisation d’équilibre, d’harmonie et d’efficacité. Avec votre culture de « l’eau », la soif était étanchée par les fontaines, l’hygiène nécessaire à la santé avait droit de cité, les plaisirs de l’eau baignaient les corps de tous. Mais aussi les moulins mus par elle produisaient les farines et permettaient de nombreuses activités. Le développement pérenne de la société de l’homme était multiplié dans cette partie du monde.

Arche majeureEt toi , Librator, comment as-tu fait ? Tu as réussi la plus haute arche (21,9m) du plus haut pont-aqueduc du monde romain (48,77 m) et presque la plus large (24,52 m). Ce pont, qui a défié siècles et évènements, n’est pourtant qu’une petite partie de l’ouvrage général de 50 kilomètres que tu as imaginé, dans un profil topographique des plus complexes pour une telle entreprise.

Au départ de l’aventure, un besoin impérieux : la ville de Nîmes, chérie de Rome et en plein développement, allait manquer d’eau. La source de qualité était trouvée près d’Uzès. Mais traverser la chaîne de collines formant écran entre les deux, par un très long tunnel, aurait demandé trop de temps, un budget beaucoup trop élevé, mais surtout sa maîtrise technique en profondeur pour une longueur aussi considérable ( plus de douze kilomètres) n’était pas acquise.

Un parcours « en déroulé » avec écoulement gravitaire avait donc été choisi entre Uzès et Nîmes, par contournement des collines. Mais, à l’évidence, si la chose était envisageable, elle allait exiger la plus extrême et audacieuse rigueur dans la détermination de la pente. Aujourd’hui, grâce à nos lasers et GPS nous savons que le pont-aqueduc à l’enjambement du Gardon a son radier (fond du canal) à 65,107 mètres (par rapport au niveau de mer) à l’arrivée amont du pont et seulement 65,072 à la sortie aval. . Et pire, qu’au pont de la Sartanette, quelques combes et 1328 mètres plus loin, dans les Bois de Remoulins, le radier est à 65,190 mètres, donc plus haut. A contre-pente donc, mais cela existe aussi parfois dans le lit des rivières. Mais toi, tu savais que l’écoulement resterait possible puisque la pente moyenne, bien que très faible, était compensée par la hauteur de l’eau dans le canal ! Et pourtant à la sortie des Bois de Remoulins (au pied du réservoir d’eau moderne) la hauteur du radier n’était encore qu’à 64,592 mètres. Quelle gageure, presque une folie pour le raisonnement pur…alors que, Librator, tu ne disposais évidemment pas de laser ou GPS.

Certes tu pouvais utiliser ton chorobate, mais sa visée était trop imprécise, ou ta dioptre, même perfectionnée par Héron d’Alexandrie, mais probablement plutôt comptais-tu sur la fiabilité et la commodité d’utilisation en un tel environnement du simple et déjà ancien « niveau à eau » !

Donc pour conduire ton eau de la fontaine d’Eure à Uzès au castellum de Nîmes, en contournant le massif collinaire et en enjambant le Gardon près de Vers et de Castillon (à sa plus faible largeur, sur de bons rochers d’assise, avec de la pierre de construction facile à extraire et à travailler juste à côté) ton tracé était relativement rectiligne et presque évident jusqu’au Gardon et ensuite de Sernhac à Nîmes. Même si tu devais dans ce dernier tronçon traverser un étang marécageux en l’asséchant en permanence par un drain. Bah, tu n’étais pas à un prodige près !

Cependant entre le Gardon et Sernhac, devant toi, il te fallait affronter une quinzaine de méandres successifs dont onze plus ou moins hachés dans les collines !! Sans quasiment plus guère de pente globale à utiliser…

C’est alors que toi qui avais eu l’audace d’imaginer ce pont-aqueduc à trois niveaux, à la fois mince (sans le pont routier Pitot à l’époque), élevé au dessus d’un cours d’eau parfois torrentiel et impétueux, au lieu de choisir la construction d’un autre très long aqueduc surélevé en pente médiane, tu choisis la tactique du « serpentin » accroché à flanc de collines. Ainsi l’aqueduc « se coule comme un serpent dans le bois » disent C. Larnac et F. Garrigue. Solution peu spectaculaire mais plus rapide à réaliser et bien plus économique…à condition de maîtriser exactement cette pente de canal dans cette suite de combes irrégulières. Une sorte de composition créative et passionnée.

Remoulins 1 Remoulins 2

Tu y es parvenu ! Certes avec quelques petits tâtonnements dont nous avons la trace. Mais cela reste une intéressante et attachante performance sachant que si, du pont sur le Gardon à la sortie des Bois de Remoulins (au pied du réservoir moderne), la distance à vol d’oiseau n’est que de 1700 mètres pour une différence de niveau de 1,543 mètre, ce très faible écart de niveaux s’applique à un longueur de « serpentin » construite, pour se jouer du terrain, de 4751 mètres. Soit 3, 2 cm par kilomètre ou encore 1 mm pour 30 m, et même trois centièmes de millimètre par mètre, soit l’épaisseur d’un cheveu ...N’est-ce pas stupéfiant ?

Sache Librator que, depuis la disparition des bergers de nos garrigues au début du XX ème siècle, la nature sauvage nous avait caché ton œuvre dans les Bois de Remoulins. C’est grâce à la décision en 2007 du maire de cette commune, Monsieur Gérard Pédro, secondé par son Service Technique, que nous avons désormais le plaisir et l’intérêt de la redécouvrir. Un accord d’assistance fut passé avec l’Office National des Forêts et la tâche, confiée à un groupe de douze personnes, hommes et femmes, en contrat de réinsertion au travail, a été efficacement réalisée. Grand merci et bravo à eux tous d’avoir rendu à la collectivité ces très intéressants vestiges archéologiques. A part quelques passionnés initiés, que même la salsepareille ne dissuadait pas (dont C. Larnac et F. Garrigue évidemment !) peu de nous avaient pu en profiter.

Cette opération a été, peut-on espérer, une première tranche qui sera complétée et peaufinée l’an prochain. Cela en vaut la peine à l’évidence. Tous les nombreux intéressés s’en réjouiront.

Puisque nous évoquons Remoulins, il faut ajouter combien elle est jolie et différente cette petite cité vue du haut de ces collines. Replacée dans son vaste panorama, équipée de son nouvel intelligent et esthétique barrage sur le Gardon, rivière qui la borde longuement, avec son superbe clocher roman dominant le vieux village en partie bien rénové, Remoulins, tant dans l’éclairage du matin que dans celui de l’après midi (mais pour les vestiges de l’aqueduc dans le creux des combes c’est mieux en début de matinée) Remoulins donc retrouve un plaisant caractère régional. Certtes sa bruyante fonction actuelle de tuyau routier le contrecarre encore quelque peu, mais la situation s’améliore.
Remoulins

Et de là-haut, droit devant soi, on découvre l’actuelle route d’Avignon escaladant le plateau d’Estézargues. Importante voie antique, chargée d’histoire, elle reliait Nîmes à Vaison à l’époque romaine. Elle connut, en 736, les terribles luttes qui opposèrent des milliers de combattants, Sarrasins et troupes de Charles Martel. Période que rappellent à Remoulins la place du Roussin – Charles Martel était roux - et une chapelle dans la campagne de Fournès (Gratien Charvet, histoire de Remoulins). Au dix-neuvième siècle, époque de l’ère industrielle, cette même route conduisait au pont du Gard les diligences qu’empruntaient les riches français et anglais arrivant en Avignon grâce aux premiers trains de voyageurs. Alors en terre battue, elle libérait un nuage de poussière bien visible de notre point de vue au passage des équipages ! Puis, la notion de progrès et de confort s’étant améliorée, une capote protectrice chapeauta ces véhicules hippomobiles. Aujourd’hui, c’est de cette route que l’on aperçoit à l’inverse, les jours de grand vent, les Bois de Remoulins sous des nuages de sable, lequel a transformé le paysage où circule l’aqueduc en un microsecteur très particulier où croissent des espèces végétales de pays sableux : oyats (comme à Carnon), genévriers de Phénicie, cistes de Montpellier à fleurs blanches, cistes à feuilles de sauge, etc

Histoire, géologie, botanique, archéologie, voilà des thèmes que la découverte des Bois de Remoulins, désormais un peu plus accessibles met à notre portée.

L’avenir pourrait par un encadrement esthétique encore plus valorisé donner à cette petite cité un vrai charme supplémentaire. Qui sait ?

Pour accéder à l’aqueduc et voir les intéressantes parties nouvellement dégagées (qui sont du côté de St Bonnet du Gard), il faut au rond-point après le nouveau pont de Remoulins sur la route de Nîmes prendre la D 981 en direction du Pont du Gard, par la rive droite sur cette départementale puis :
- prendre à gauche le Chemin des Arbousiers vers l’ ouvrage vallon (du n° 11) et avant le réservoir moderne dans le dernier virage prendre successivement sur la droite les deux sentiers débroussaillés montant vers le vallon n° 11 ( le plus proche de St Bonnet) et pour l’autre vers le pont de la combe Gilles (suivre les points marqués en orange et franchir l’arrête). Ces deux sentiers ne sont pas encore fléchés et une marche attentive est recommandée du fait du terrain, avec aller et retour identiques.
- environ 150 mètres après le Chemin des Arbousiers, l’accès à l’ouvrage de la combe 9 se fait par le chemin goudronné montant à gauche entre deux habitations signalé par un poteau bois avec bague verte « Combe Pradier » et plaque jaune « St Bonnet 3,7 km / Sablas 2,6 km ». Plus haut (# 80 m) quitter le chemin goudronné, prendre à droite en montant le chemin du service d’incendie en passant (à pieds !) les poteaux métalliques avec chaîne. Suivre le sentier.

Nous retournerons désormais souvent dans les Bois de Remoulins. Un jour peut être un sentier permettra-t-il de longer l’aqueduc pour aboutir au Pont du Gard. Ainsi penserons nous encore davantage à toi, Librator inconnu, oublié de l’Histoire.

NOTA : Le livre « L’aqueduc du pont du Gard » de Claude Larnac et François Garrigue édité par les Presses du Languedoc est d’utilité réelle pour cette découverte.


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