Le pont du Gard et l’aqueduc de Nîmes

dimanche 7 décembre 2008
par  Jean-Yves Gréhal

Le pont du Gard vous éblouit ? La visite de l’aqueduc vous comblera. Beauté des paysages, intérêt de certains vestiges, ouvertures sur la civilisation gallo-romaine, les techniques, bien d’autres sujets encore sauront satisfaire des curiosités très diverses.

Le pont du Gard éblouit. A la centième visite comme à la première. La perfection du monument, pourtant purement fonctionnel, étonne : comment un ouvrage utilitaire, édifié en un lieu peu fréquenté, loin des foules urbaines, donc sans volonté d’ostentation, peut-il être si beau, alors que, nécessairement, sa construction a dû être entourée de contraintes de délais et de coûts ?

Pont du Gard, vue aval

Selon Vitruve, les Romains imposaient à leurs monuments : solidité, utilité et beauté. Le pont du Gard, illustre superbement ces principes. On ne peut que tomber sous le charme du pont du Gard, subjugué par sa beauté. Pourtant il serait dommage de se contenter de cette séduction initiale et de ne l’appréhender que comme un chef-d’œuvre isolé.

Le pont du Gard est le plus bel ouvrage de l’aqueduc construit au premier siècle pour compléter les ressources en eau de Nîmes. Nous souhaitons intéresser notre lecteur à l’aqueduc, car si la « lecture » en est moins évidente que celle du pont du Gard, elle débouche sur une foule de questions et de réflexions relatives à la géographie de notre région et à son histoire. Elle nous convie aussi à regarder les paysages et, les connaissant mieux, à redoubler d’efforts pour les préserver des outrages qu’une urbanisation mal maîtrisée, le déclin des activités agricoles et le développement des "énergies renouvelables" pourraient leur infliger (l’idée d’un parc éolien, en vue directe du pont du Gard, n’a-t’elle pas un moment été évoquée ?).

Pont du Gard, vue aérienne

Le premier charme du pont du Gard et de la première partie de l’aqueduc de Nîmes, de la source d’Eure à Sernhac, est de s’inscrire dans un superbe cadre paysager, dans l’ensemble préservé.

Source d’Eure ;aqueduc de Nîmes
La source d’Eure dans le bassin du château de Plantéry

Au premier siècle de notre ère, Nîmes, la « colonia Augusta Nemausensis », manquait d’eau pour se doter d’équipements dignes de son statut de grande ville de la romanité. Le fonctionnement de thermes, éléments essentiels de la vie sociale, l’adduction d’eau dans les demeures les plus riches, les fontaines publiques et le fonctionnement des égouts impliquaient des besoins en eau que ne pouvaient satisfaire les sources qui avaient permis, bien avant la création de la colonie, le développement d’une ville importante sur un site dépourvu de tout cours d’eau permanent.

On ne sait pas de qui émane la décision de créer l’ouvrage et qui l’a financé. Tout au plus sait-on que la construction fut réalisée pendant la seconde moitié du premier siècle.

Le choix des promoteurs s’est porté sur la source d’Eure, située au bord du cours de l’Alzon, sous le site de la ville d’Uzès. Les caractéristiques de cette source, fournissant une eau de qualité, de manière suffisamment régulière, quels que soient par ailleurs les excès du climat, sécheresse durable ou pluies torrentielles, expliquent aisément ce choix. Par contre, sa localisation pouvait paraître très défavorable : séparée de Nîmes par des collines infranchissables, elle s’ouvre seulement 12 mètres plus haut que le point d’aboutissement de l’aqueduc. Admirons au passage l’exploit que représentait, avec les instruments de mesure de l’époque, le repérage de cette différence de niveau.

Pont du gard, vue rive gauche

Au pied de l’aqueduc, contemplant le pont du Gard, réfléchissons : à nos pieds coule le Gardon dont les eaux sont mêlées à celles de son affluent l’Alzon qui passe à la source d’Eure. Et en haut du pont, dans la conduite, cheminait l’eau destinée à Nîmes : une hauteur de 47 mètres les sépare.

Les topographes et les ingénieurs ont dû contourner le relief, ce qui les a conduits à retenir un tracé de 50 kilomètres, ménageant une pente très faible de 24,28 centimètres par kilomètre soit moins d’un millimètre tous les 4 mètres. On conçoit les difficultés techniques d’implantation de l’ouvrage, avec les instruments de l’époque.

Aqueduc de Nîmes
La tranchée couverte et les concrétions qui l’ont partiellement obstruée.

La plus grande partie de la conduite était en tranchée couverte, épousant le tracé des courbes de niveau. Ce choix, conduisant à un allongement de l’ouvrage, était sans doute dicté à la fois par des considérations économiques et de sécurité. Par contre il aggravait encore les problèmes liés à la faible pente moyenne de l’aqueduc. En se promenant, on peut en deviner le tracé, filant vers l’est au sud des garrigues, de Saint-Maximin à Vers, puis piquant au sud vers la vallée du Gardon et contournant la pointe des garrigues de Nîmes par les bois de Remoulins pour prendre la direction de l’ouest, par Sernhac, Bezouce et Marguerittes.

Le long du tracé, divers obstacles naturels ont nécessité la création d’ouvrages d’art représentant autant de défis pour les constructeurs. Le pont du Gard atteste des prodiges réalisés pour franchir la vallée du Gardon, un cours d’eau dont on connaît les crues soudaines et dévastatrices.

Uzès. Bassin de répartition des eaux de la Source d’Eure
Peu après la source d’Eure cet ouvrage permettait de n’admettre dans l’aqueduc que la quantité d’eau qu’il pouvait acheminer sans déborder dans ses parties les moins pentues. L’excédent était dirigé vers l’Alzon par un jeu de vannes bien visible sur la photo.
Pont de Bornègre
Après le démontage de la conduite, le pont de Bornègre a servi pour le franchissement des personnes et des attelages. Ses robustes arches étaient conçues pour résister au flot violent coulant de l’exsurgence de Bornègre

Mais d’autres ouvrages, moins bien conservés ou disparus méritent toute notre attention et justifient des visites qui combleront les curieux : les ouvrages de captation de la source et le bassin de régulation au départ de la conduite, dans le val d’Eure ; le robuste pont de Bornègre, près du petit village d’Argilliers, conçu pour affronter les flots tumultueux rejetés par le gouffre de Bornègre, après des pluies violentes et prolongées ; le pont de la Lône, à Vers, déroulant ses arcades dans un paysage à la Hubert Robert ; le site de Font Ménestière, où s’élevait un pont de 200 mètres de long et 20 mètres de haut, à deux rangées d’arcades, franchissant l’actuelle route Remoulins-Uzès ; le pont Roupt, et le pont de Valive, ménageant les mêmes impressions envoûtantes que le pont de la Lône. Ces derniers ouvrages sont visitables dans le site du pont du Gard. Au-delà du pont du Gard, des ouvrages plus petits, encore visibles, permettaient à la conduite de franchir les ravins des bois de Remoulins.

A Sernhac, on visitera les deux tunnels creusés dans le rocher. Les constructeurs avaient encore dû résoudre le problème posé par le franchissement de l’étang de Clausonne, qu’il avait fallu assécher pour construire la conduite enterrée. Enfin, l’aqueduc débouchait dans le Castellum, ouvrage de répartition des eaux situé à Nîmes.

Castellum de Nîmes
A l’arrivée de l’aqueduc à Nîmes, le castellum distribuait l’eau aux différents usagers. On distingue les départs des canalisations principales.

L’aqueduc a probablement fonctionné normalement pendant environ 150 ans, avec des problèmes dont ses vestiges conservent fidèlement la trace. L’accumulation de dépôts de calcaire a partiellement colmaté la conduite, amenant une baisse importante de son débit. Les concrétions sont très visibles dans la conduite au pont du Gard, mais on peut aussi les voir sur le sol, où ils affleurent en plusieurs endroits.

Aqueduc de NÎmes : concrétions calcaires
Les dépôts calcaires se sont acculés dans la conduite de l’aqueduc, comme ici dans les bois de Remoulins

Des séismes ont peut être, par endroits, ébranlé l’ouvrage et conduit à des réparations et à des confortements, comme semblent l’indiquer les arches versées visibles près du pont Roupt, dans le site du pont du Gard.

Aqueduc de Nîmes dans le site du Pont du Gard
Concrétion calcaire résultant d’une piqûre pratiquée sur la conduite. Cette pratique était sévèrement punie sous l’Empire.

A la fin de l’exploitation de l’aqueduc, donc de sa surveillance, de nombreuses piqûres ont été effectués, certainement pour les besoins de l’agriculture. Plus tard enfin, l’ouvrage a servi de carrière. Ainsi s’explique la disparition du viaduc de Font Ménestière. Si le pont du Gard a été épargné de la ruine, c’est parce qu’il a servi de voie de passage d’une rive à l’autre, avant la construction, décidée au 18ème siècle par les Etats du Languedoc, du pont Pitot qui le flanque. En outre le démanteler aurait présenté des risques excessifs. A l’évidence, les prédateurs n’avaient ni la maîtrise technique ni l’ingéniosité des constructeurs.

L’histoire nous a légué le pont du Gard, chef-d’œuvre universellement reconnu et protégé. L’aqueduc dans son entier mérite d’être protégé et de continuer à dérouler son cours, fruit du talent et de l’intelligence de ses constructeurs, dans un paysage de qualité, écrin d’un inestimable joyau.


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Pont du Gard Pont du Gard Pont du Gard Arches du 2ème niveau

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